Blog de Cheikh Yerim Seck

Chaque génération doit apprendre la démocratie (Babacar Diop, FDS)

« La démocratie est un système perpétuellement inachevé », Enrique Dussel, Vingt thèses de politique.

Depuis plusieurs générations, le Sénégal s’inscrit dans une tradition démocratique qui consacre le pluralisme politique, l’organisation d’élections régulières, la protection des libertés de base : liberté de presse, d’association, d’expression et de conscience. Aujourd’hui, cette démocratie recule à une vitesse vertigineuse. Les tenants de l’actuel pouvoir ont oublié les sacrifices investis par des patriotes et démocrates de tous bords dans les Assises nationales, les luttes épiques du peuple autour du mouvement du M 23, les martyrs de la place de l’Obélisque qui ont donné leur vie pour la survie de notre idéal démocratique. Pour paraphraser Shakespeare nous soutenons qu’il y a quelque chose de pourri dans le Sénégal d’aujourd’hui. L’objet de cette réflexion est de mettre en évidence les menaces graves qui pèsent sur notre démocratie afin d’inviter les citoyens à engager une nouvelle lutte pour la défense du projet démocratique.
I- Le virage autoritaire
L’avènement de Macky Sall au pouvoir en 2012 qui devait correspondre avec un moment d’approfondissement et de « consolidation de la démocratie » a malheureusement débouché sur un processus de « déconsolidation de la démocratie ». Nous assistons à une violation constante, flagrante et persistante des libertés publiques et des consensus cruciaux qui avaient permis au Sénégal de demeurer, au moins une démocratie électorale plus ou moins stable. Aujourd’hui, le pays est plongé dans ce que le professeur Abdoulaye Bathily appelle une « sécheresse démocratique » ou ce que le philosophe Larry Diamond nomme une « récession démocratique ». Le septennat que vient d’achever Macky Sall a été un « long processus de destruction institutionnelle » pour assoir l’hégémonie de son clan politique sur la base de la corruption, du clientélisme et de la manipulation éhontée des institutions. Les acquis démocratiques sont systématiquement remis en cause. Les faits sont graves : l’instrumentalisation de la justice pour des règlements de compte politiques et des réformes politiques unilatérales sans consulter l’opposition et la société civile font légion. On peut citer par exemple la loi du parrainage, la révision du code électoral, la suppression du poste de Premier ministre accompagnée de l’accentuation de la personnalisation et de la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul individu. A cette liste s’ajoutent l’organisation d’un référendum avec des réformes substantielles qui modifient notre culture politique sans impliquer les acteurs politiques, l’organisation des élections par un ministre de l’Intérieur partisan, le reniement du président par rapport à son engagement de faire un mandat de cinq ans, la cooptation d’institutions d’électives complètement vassalisées et caisses de résonnance des seules volontés d’un président monarque, la répression violente contre les opposants, l’interdiction des marches et des menaces sur la liberté de presse. Le Sénégal traverse un virage inexorablement autoritaire. Nous sommes au cœur d’une « dictature ouverte ». Par conséquent, le nouveau mot d’ordre est clair : défendre la démocratie. Nous traversons une époque de corruption politique qui affectera toutes les institutions. La « corruption originaire du politique », pour reprendre Enrique Dussel, est le fait que les représentants ou les élus finissent le plus souvent par croire qu’ils constituent eux-mêmes la source du pouvoir politique, en oubliant que la communauté politique est la seule et ultime référence en démocratie. Jusqu’à une date récente, malgré les manquements en matière de liberté de presse et d’expression, on pouvait considérer que le Sénégal était plus ou moins dans une démocratie électorale. Ceci pouvait se concevoir, puisqu’au moins, du point de vue du caractère libre et transparent des élections, notre pays remplissait cet élément fondamental de la démocratie. Avec le processus électoral de 2019, nous sommes passés à ce que Steven Lvitsky appelle « une concurrence inéquitable » qui consacre l’avènement de l’autoritarisme compétitif, dans la mesure où, certes, la compétition électorale est la principale voie d’accès au pouvoir, mais
les règles de la compétition favorisent intentionnellement, démesurément et injustement le pouvoir en place. Le processus inéquitable de prise de décision politique favorise les intérêts particuliers qui contrôlent le pouvoir.
II- Luttons pour un système toujours plus démocratique !
Le tocsin de la démocratie a sonné. Après l’élection présidentielle de 2019, le Sénégal est entré dans un processus très avancé d’« autocratisation » avec un pouvoir qui met en place des règles de la compétition politique qui favorisent uniquement ses intérêts. Les consensus politiques minimaux sur le processus électoral sont démantelés par le régime en place. Le processus de consolidation démocratique a été subitement arrêté pour une aventure de
« déconsolidation » démocratique. Par conséquent, une nouvelle lutte est nécessaire pour sauver la démocratie au Sénégal. En vérité, chaque génération doit apprendre et défendre la démocratie qui est perpétuellement menacée par des tyrans et des félons, des autocrates et des oppresseurs qui rêvent de réduire les peuples au silence afin de les transformer en des bêtes obéissantes. C’est la raison pour laquelle, la société civile et la société politique doivent
construire une synergie nouvelle pour la défense de notre projet démocratique. Cela passera par la mobilisation, l’occupation de la rue et l’envahissement des places publiques. La démocratie s’acquiert par la seule lutte. Selon Enrique Dussel : « La corruption [du politique] est double : celle du gouvernement qui se considère comme le siège souverain du pouvoir, celle de la communauté politique qui le permet, le consent et devient servile au lieu d’être
l’actrice de la construction du politique » (Vingt thèses de politique). Pour la refondation de la démocratie, les forces vives font face à des défis majeurs. Il s’agit d’abord de « reconstruire la confiance dans la politique» afin de mettre fin au désenchantement de la politique que nous vivons. Les hommes politiques doivent respecter les engagements pris durant les campagnes. Les promesses manquées ne feront qu’affaiblir le socle de la démocratie : Pacta servand sunt les pactes doivent être respectés). La démocratie n’est pas seulement procédurale, elle est aussi normative. Le contrôle des médias par des groupes privés occultes tapis dans l’ombre participe à la diversion pour détourner le peuple d’un choix politique judicieux. La corruption de l’information affaiblit la culture démocratique. Ainsi, il s’avère important de réduire le pouvoir des lobbies et limiter la proximité de la politique avec l’industrie. La corruption du politique est toujours une menace sur la démocratie. Nous avons besoin de réformes profondes qui permettent la réduction drastique de l’influence de l’argent dans la politique démocratique. Par conséquent, nous devons reprendre et renforcer l’éducation civique afin de transformer nos enfants en citoyens consciencieux des valeurs de la liberté, de la transparence, de la reddition des comptes et de l’autogouvernement. Il n’y a pas de démocratie sans culture démocratique. L’éducation civique peut constituer un puissant rempart contre les tentations
autoritaires. Nous devons inoculer les vertus de la liberté et de l’autogouvernement à notre jeunesse, revitaliser l’idéal démocratique au sein de la jeune génération. Notre jeunesse doit être portée à l’espoir de la liberté. Il n’y pas de démocratie sans éducation civique, sans « une religion civique » qui fait de la liberté et de l’autogouvernement des dogmes politiques. Notre jeunesse doit participer à la vie de la cité. Périclès disait aux jeunes athéniens : « Un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile ». Donc, nous avons besoin d’éducateurs et d’orateurs pour raviver la flamme de la démocratie et renforcer la culture de la participation démocratique. Selon le professeur Enrique Dussel, la participation est la grande révolution du XXI e , car sans elle la démocratie se corrompt inéluctablement. Par conséquent, des institutions de participations pour contrôler les institutions de représentation sont nécessaires afin de revitaliser et de radicaliser la
démocratie. En plus, les réseaux sociaux constituent, aujourd’hui, un puissant levier à la disposition des
peuples ; ils permettent une démocratisation de la communication en déstabilisant le verrou des médias traditionnels qui travaillent au service de l’ordre autoritaire. Au total, la refondation de la démocratie passe par la reconstruction de l’État de droit, la « reconstruction de l’infrastructure civique » pour protéger les libertés publiques et la culture démocratique. Elle passe par la refondation de l’administration publique pour lutter contre la corruption, le népotisme et le clientélisme. Elle exige aussi la réécriture des règles de la compétition électorale pour des élections libres, équitables et ouvertes afin de préserver la stabilité sociale. Enfin, la reconstruction de consensus forts  est une exigence démocratique. En ce qui concerne le processus électoral, les forces vives doivent porter une plateforme commune pour exiger des réformes politiques substantielles qui prennent en charge la redéfinition des règles de la compétition politique et la création d’une administration crédible des élections et la construction d’organes de contrôle des dépenses électorales pour moraliser la démocratie avec la réduction de l’influence de l’argent sur la politique. Il nous faut des réformes substantielles pour transformer de manière radicale les institutions démocratiques de notre pays. Ces réformes doivent passer par une « discussion argumentative » où les meilleurs arguments seront mis de l’avant. L’organisation des structures d’une institution politique doit être le fruit d’un processus d’accord par consensus auquel toutes les personnes ont participé de manière libre. Il nous faut donc un minimum de consensus sur les institutions pour garantir la gouvernabilité politique.

Conclusion

Au total, nous pouvons considérer que la démocratie a gravement reculé au Sénégal. Le pays est conduit vers un ordre autoritaire. En revanche, c’est la peur seule qui nous empêche de défendre nos droits et libertés fondamentaux. Ce sont les dangers que nous risquons qui nous plongent dans l’inaction. Ce sont les positions confortables qui font de nous les complices des autocrates. Les jeunes générations doivent défendre la démocratie. En vérité, c’est la
démocratie seule qui garantit la dignité humaine. Le jeune philosophe américain Yascha Mounk, au moment de conclure son retentissant ouvrage Le peuple contre la démocratie a écrit ces propos qui s’adressent à tous ceux qui vivent dans une démocratie menacée : « Dans les années à venir, se lever pour défendre ce que nous considérons comme important demandera de plus en plus de courage. Afin d’accomplir ce qu’il faut au moment décisif, il nous faudra accepter de grands sacrifices. […] Il n’est pas possible de prédire ce que sera le destin ultime de notre système politique. Peut-être que la montée de [l’autoritarisme] ne constituera qu’un bref moment, dont on se souviendra avec un mélange d’étonnement et de curiosité dans un siècle. Ou peut-être qu’elle donnera lieu à un changement d’époque, inaugurant un ordre du monde dans lequel les libertés individuelles seront bafouées en toute occasion et l’autogouvernement effacé de la surface de la terre. Personne ne peut nous promettre une fin heureuse. Mais ceux d’entre nous qui nous soucions vraiment de nos valeurs et de nos institutions sommes déterminés à nous battre pour nos convictions, sans égard pour les conséquences. Bien que le fruit de notre travail reste incertain, nous ferons ce qu’il faut pour sauver la démocratie ». La conquête de la liberté n’est jamais un long fleuve tranquille. Nous devons lutter pour un système toujours plus démocratique. Chaque génération doit défendre la démocratie et ainsi contribuer aux sacrifices de son époque.
Dr Babacar DIOP,
Secrétaire général de FDS
babacar.diop1@gmail
Conférence publique prononcée à Rufisque, le 24 mars 2019

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