Blog de Cheikh Yerim Seck

Le juge, les latinos et le ministre

YERIMPOST.COM «L’intérêt des faibles, c’est la justice», disait Jaurès. Dans les républiques où les juges ont une haute idée de leur fonction, cela est loin d’être une simple vue de l’esprit ; la justice est une vraie cuirasse pour les personnes en situation difficile.

Une émigrée salvadorienne et sa fille ont pu à suffisance vérifier la pertinence de cette phrase laconique. Un juge fédéral américain Emmet G. Sullivan a haussé le ton quand il a appris qu’une pauvre latino et sa fille avaient été expulsées avant que la justice ait statué définitivement sur leur demande d’asile. Le magistrat, qui a jugé cela «inacceptable», a ordonné à l’avion de faire demi-tour et a même menacé Jeff Sessions, le ministre de la Justice de Donald Trump, de le poursuivre pour outrage à magistrat ! Chapeau bas.
Vu d’ici, cela fait rêver ! Notre vieux poste radio ne peut capter cette lointaine chaine étrangère qui diffuse dans une langue que nous ne baragouinons même pas. C’est l’Amérique, terre des libertés ! Comme si la dictature était l’apanage de peuples ou de continents ! Comme si les chambres à gaz n’ont existé qu’au camp Boiro ! Et que Ceausescu, Pol-Pot et Pinochet n’ont été que les bourreaux de pauvres Africains de quelque république bananière au sud du Sahara !



Ce juge n’a point eu besoin d’être Robert Badinter pour montrer sa « témérité » devant l’Exécutif. A un magistrat, on demande de dire le droit au nom du peuple, comme on exige du soldat qu’il se batte pour défendre sa patrie. Si on l’empêche de faire son job ? Il « brise son épée »!
Ce juge étasunien menaçant « son propre ministre de la Justice » de poursuites, alors que l’affaire en question n’implique pas les intérêts d’un citoyen américain, je me demande ce qu’il aurait fait face à un ministre (ou beau-frère ?) d’une Association de Pilleurs de la République qui n’est même pas capable t’étancher la soif de son peuple, s’il accusait des juges communautaires d’avoir sorti une décision suspecte ! Emmet G. Sullivan aurait certainement collé tout ministre de l’Education qui se serait permis de « déchirer » un arrêt de la Cour Suprême. Le juge l’aurait condamné à lire cent fois L’esprit des lois.
Ce magistrat n’aurait pas baissé le froc devant un « petit ministre » qui aurait le toupet non d’égratigner un juge mais de cogner violemment sur la figure d’honorables magistrats de la cour des comptes en les qualifiant de « petits magistrats de rien du tout » !
Il n’y a pas de justice indépendante dans l’absolu. Il n’y a que des hommes jouissant de leur liberté qui, même dans un système fermé où la hiérarchie est pesante et contraignante, savent dire non à une injonction « manifestement illégale », d’où qu’elle puisse venir, et passer outre ! Un juge qui imiterait Yao Ndré apporterait à son pays une très vilaine flétrissure que les papys raconteraient à leurs petits-fils des décennies et des décennies après.

Mais on ne demande pas non plus à un magistrat de ressusciter le sosie de Kéba Mbaye. Ce dernier n’a pas voulu être un héros, il a juste fait son boulot. On demande à un juge d’en avoir assez dans son froc pour ne pas devenir un tailleur des lois ordinaires ou constitutionnelles qui deviendraient modulables selon les désirs et desiderata de l’Exécutif ; il pourra ainsi éclairer la lanterne du justiciable pour lui permettre de suivre le fil d’Ariane dans le labyrinthe des avis et décisions de justice ! Qu’il ne rabâche pas sempiternellement aux citoyens en détresse, dont il est le dernier rempart, que dire le droit n’est pas son rayon, comme un médecin qui se déclarerait incompétent pour toutes les pathologies dont souffriraient ses patients ! Il se doit de rassasier ceux qui ont faim et soif de justice.
Les juges ont fait leur droit, ils sont bien formés ; ils n’ignorent nullement ce qui se fait ici et ailleurs ! Un gros baobab sur la route comme un gros caillot qui obstrue les veines de la République et qui menace de l’étouffer…

Il arrive un moment, le juge osera faire son travail. Malgré les consultations à domicile et les dossiers sous le coude du prince, malgré les demandes incessantes de coups d’accélérateur ou de rétropédalage sur les dossiers sensibles, malgré les menaces d’affectation dans des zones déshéritées et de mises au frigo, malgré les prolongations et les augmentations de crédits alloués aux institutions.
Un proverbe bien de chez nous dit explicitement : « Une hyène qui suit un gaillard qui marche dans la nuit ne montre pas qu’elle a du cran ; c’est le bonhomme qui n’a pas l’allure fringante ! »




Moustapha Diop
mrgediop@gmail.com

4 Comments

  1. OH!!! QUE C’EST BEAU LE FRANCAIS QUAND C’EST SI BIEN ECRIT ET SI BIEN DIT…
    TRES BEAU TEXTE VRAIMENT ET TELLEMENT VRAI DE VRAI DE VRAI…JAJEFF

  2. Auriez vous une dent contre Machiavel qui ne mérite pas tout à fait qu’on lui associe l’adjectif éponyme. Au temps pour moi, si ce n’est pas de son Prince que vous parlez.

    Bref, même si tout n’est pas rose, il y a effectivement de quoi se pâmer devant le système étasunien. Personnellement, l’occident n’est pas ma référence.

    La justice des hommes est imparfaite, mais chaque juge devra tôt ou tard rendre des comptes à son créateur. Il me semble que plusieurs d’entre eux ont montré ces dernières années qu’ils en avaient encore dans le froc. Mais sachant qu’il est plus facile de parler que de se rebeller, ayez un peu d’indulgence. Bon, je vais aller écouter « Né en 17 à Leidenstadt » de Frédéricks Goldman et Jones.

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