Blog de Cheikh Yerim Seck

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Justice, gouvernance et reportage BBC sur Petrotim au Sénégal

Depuis quelques jours, le Ministre de l’Economie et ses agents, par des articles et communiqués de presse de toutes formes, tentent de contredire un rapport de la Banque Mondiale qui classe le Sénégal parmi les pays les plus pauvres du globe terrestre. C’est quand même plus que curieux d’entendre dans un pays aussi pauvre comme le Sénégal, le Procureur de la République (PR) dire à la fois : 1- qu’il a retourné un rapport mal écrit par l’Office National de Lutte contre la Fraude et la Corruption (OFNAC) à l’envoyeur après près de cinq années de lecture alors que le rapport pointait de probables malversations au Centre des Œuvres Universitaires de Dakar (COUD) sur respectivement 127 837 533 FCFA et 89 000 000 FCFA ; 2- qu’il s’est fondé sur l’article 11 du Code de procédures pénales pour « rendre publique par un point de presse des éléments objectifs tirés de la procédure » dans un rapport de 2015 et « prévenir la propagation d’information parcellaire ou inexacte », alors qu’il venait de dire qu’il n’y a pas de procédure déclenchée à date (juin 2019) contre le COUD car le rapport sera renvoyé à l’OFNAC qui devra revoir sa copie. Ou bien le PR devra nous dire où commence une procédure judiciaire dans cette affaire pour nous éclairer.

Dans l’affaire du reportage de British Broadcasting Corporation (BBC) sur Petrotim et des contrats et transactions portant sur les ressources pétrolières et gazières du Sénégal, l’exécutif a comme par enchantement propulsé de manière extraordinaire et « en mode fast-track » le système judiciaire au cœur d’un problème de gouvernance des ressources publiques sans que des préalables ne soient réglés; d’où ces mélanges et confusions dans les premiers pas de « dame justice » sur un terrain très glissant. En Afrique, en général, y compris le Sénégal, l’exécutif ne respecte point le pouvoir judiciaire, le tient souvent en otage et l’utilise à dessein pour régler des différends politico-politiciens et autres sales affaires, et/ou pour expier ses problèmes de bonne gouvernance des ressources publiques sous forme de pertes et profits.

Le rôle principal des corps de contrôle de l’Etat (Inspection générale de l’Etat – IGE, OFNAC, Cour des comptes – CC, etc.) c’est en priorité de contribuer au renforcement de la bonne gouvernance des ressources publiques et l’émergence d’un Etat de droit. Les terrains et jeux « politico-politiciens » en Afrique sont en général une marre de crocodiles affamés et un système d’égouts pourris et nauséabonds en dessous des cités où grandissent toutes formes de rats et autres reptiles politiciens mus que par l’intérêt personnel, et qui peuvent émerger à tout moment pour venir déranger et pourrir la vie « calme et paisible » des populations pauvres qui ne savent plus à quels « rats ou crocodiles » se fier. On se tromperait lourdement si on pense qu’en Afrique, dans ce contexte particulier de course effrénée de malfrats vers les ressources publiques vulnérables aux gains faciles, le pouvoir judiciaire à lui tout seul, malgré la bonne volonté des procureurs et juges, peut régler les problèmes de gouvernance des ressources publiques. D’où le rôle très important des médias y compris des médias occidentaux pour que la vérité jaillisse et que la gouvernance des ressources publiques, fussent-elles naturelles, se renforce.

Voir la contribution des médias occidentaux à la manifestation de la vérité et le renforcement de la bonne gouvernance en Afrique comme un « complot rampant » pour déstabiliser les pays pauvres, c’est vraiment avoir une vue très tronquée de ce qu’est aujourd’hui la globalisation, et avoir une courte mémoire en oubliant qu’on s’est engagé sur les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations-Unies (NU) notamment l’objectif 16 (Paix, justice et institutions efficaces). La contribution des médias nationaux et internationaux et les alertes des patriotes et autres libres penseurs, ainsi que les rapports des organes de contrôle devront être utilisés d’abord par l’exécutif proactivement (non défensivement) pour éviter et corriger ses erreurs ou fautes de manière itérative et, en relation avec le législatif, pour mettre en place et améliorer de manière continue un système d’apprentissage pour la construction et la mise en œuvre de réformes solides qui permettent de renforcer et de verrouiller la gouvernance des ressources publiques.

Et seulement, dans des cas où des détournements et infractions sont établis avec preuves, on devra interpeler la justice pour poursuivre et condamner les « rats et crocodiles » ainsi indexés. Mobiliser systématiquement et automatiquement « dame justice » à chaque fois que quelque chose bouge ou qu’on a de simples soupçons dans des rapports, c’est comme si on était dans une cité dont les réseaux dans le sous-sol sont infestés de rats, et qu’on utilise le marteau pour poursuivre chaque bruit de rat qui s’entend sans prendre des mesures pour boucher définitivement tous les trous par lesquels les rats passent aisément tout le temps. Finalement, soit on essouffle, décrédibilise et rend inefficace « dame justice », ou le marteau se casse ou les rats deviennent plus résilients, soit on cassera des meubles utiles par erreur.

Dans cette affaire reportage BBC sur Petrotim et ses corollaires, deux faits majeurs sont à noter et à vérifier immédiatement et rigoureusement, non pas par « dame justice », mais par des agents de contrôle ou par une commission indépendante (vraiment indépendante) où parlementaires du pouvoir et de l’opposition appuyés par des experts avérés (juridiques, financiers, pétroliers et gaziers, finances publique, journalistes, et gouvernance. etc.) prendraient le leadership comme dans les pays qui se respectent. Dans cette affaire, c’est vraiment l’Assemblée nationale, si elle est là pour le peuple sénégalais qui l’a élue librement et non pour obéir aux ordres de l’exécutif, qui doit « prendre le taureau par les cornes ». Son Président, qui par ailleurs a une « certaine expertise » dans le domaine, devra prendre ses responsabilités et rendre au peuple sénégalais ce que celui-ci lui a donné pendant toutes ces dernières décennies. Ce serait un excellent cadeau au peuple avant qu’il ne tire sa révérence politique. Ainsi, il serait mieux que cette commission soit mise en place par l’Assemblée nationale et ne travaille que durant trois mois au maximum compte tenu de l’urgence du dossier.

Le premier élément important concerne le rapport de l’IGE sur l’attribution à Petrotim des blocs cités et qui serait élaboré et soumis en 2012. Il paraîtrait que le rapport de l’IGE était disponible avant la signature du décret d’attribution et qu’il ne serait pas arrivé à destination. Ce qui sous-entendrait que le rapport a été caché pour pousser les autorités, dans la précipitation, à signer un décret qui lèse le Sénégal. Le deuxième élément important est lié au rapport qui serait présenté en Conseil des ministres que l’ancien Premier ministre a traité de faux. Cela sous-entendrait qu’on aurait présenté une fausse information pour pousser le Gouvernement à signer un contrat toujours dans la précipitation et qui est contre les intérêts du Sénégal.

Dans tous les deux cas, il s’impose immédiatement au Gouvernement, ou forcé par l’Assemblée nationale, à suspendre les décrets et contrats en cause jusqu’à ce qu’une commission indépendante, en relation avec les corps de contrôle de l’Etat, vérifie ces deux éléments allégués et hyper-explosifs aux senteurs de corruption et de haute trahison. Le silence-radio de l’exécutif et du parlement sur ces deux « affaires » ne contribuera qu’à décrédibiliser davantage le Sénégal aux yeux de l’opinion internationale et ouvrir des vannes à l’interne pour des règlements de comptes politiciens.

C’est seulement après vérification par une commission indépendante mise en place ainsi par le pouvoir législatif ou le parlement et la confirmation ou l’établissement que ces faits sont avérés, que l’exécutif devra être poussé à annuler immédiatement les décrets et à dénoncer les contrats auprès d’instances spécialisées, et enfin saisir finalement la justice à travers le Procureur de la République (PR) pour sévir. Tout le reste n’est qu’écran de fumée, politique politicienne et perte de temps pour « dame justice » qui de « grande muette » pourrait passer à « grande bavarde » sur des choses non maitrisées et claires.

Qu’est-ce qu’on a tiré de l’affaire de la gestion de la caisse d’avance de la Mairie de Dakar ? Sur un rapport de l’IGE qui pointait une mauvaise pratique de gestion, l’exécutif a immédiatement propulsé « dame justice » au-devant de la scène. Malgré la bonne volonté de la justice et une procédure complète, l’impression qu’on a au final, est que cette affaire a plus servi des règlements de comptes politiciens que le renforcement de la gestion des ressources publiques. Les recommandations de l’IGE ont-elles été appliquées et généralisées à toutes les institutions pour éviter de pratiques similaires dans le futur ? L’Assemblée nationale a-t-elle exploité le rapport pour proposer des lois qui permettent de mieux protéger nos ressources ? Non. On a réglé des problèmes politiciens et le rapport est jeté dans un tiroir.

Qu’est-ce qu’on a tiré de l’affaire de délits d’enrichissements illicites agitées en 2012 et qui ont été poursuivies par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI) ? Rien que de la politique politicienne et du gaspillage d’argent à travers des enquêtes qui n’auront servi à rien. Et l’image du pays est écornée par des commissions de droits de l’homme aux Nations-unies. Toutes ces affaires dans lesquelles « dame justice » s’est donnée à fond et a été malmenée dans tous les sens, aux dernières nouvelles, vont aboutir sur une table de « dialogue national politicien » à la sénégalaise (paacoo) sur le dos d’une population qui ne sait plus à quels « rats et crocodiles » se fier dans cette jungle de pauvreté extrême et de chômage ahurissant des jeunes, où les seules tactiques de résilience se résument souvent à l’extrémisme violent, l’immigration clandestine, l’enrôlement des jeunes vulnérables dans des milices politiciens, et l’insécurité grandissante dans les banlieues surpeuplées. Tous les ingrédients d’une explosion sociale terreau et germe de violences hideuses sont en cours de formation dans notre pays.

Comment voudrait-on dans ce contexte que des affairistes malintentionnés ne viennent pas profiter de notre nonchalance et passivité par rapport à la mauvaise gestion des ressources publiques, en complicité flagrante avec des rats et politiciens avérés, et ainsi monter des arrangements pourris pour nous dans le long terme ? Si l’exécutif est vulnérable et faible ou sous coupole de forces sans scrupules tapies dans l’ombre, si l’Assemblée nationale n’a pas les tripes pour jouer pleinement son rôle malgré la confiance totale du peuple et les cris de la société civile, la justice, fusse-t-elle de bonne foi et avec des magistrats compétents, des enquêteurs expérimentés, et les médias fussent-ils très dynamiques et professionnels, rien ne changera sous nos cieux. Et nous continueront à rythmer nos ébats politiciens, à attiser les tensions sociales avec de l’information venant de l’extérieur pour finalement dire que ce sont des « déstabilisateurs » qui arrivent pour prendre nos ressources ou pour soutenir l’opposition. Renforçant ainsi notre capacite à nous victimiser et à accuser l’Occident face à nos incompétences et nos faiblesses.

Cette affaire est une véritable opportunité, non une menace, pour tester nos institutions et notre capacite à travers de reformes fortes et des actions exemplaires, à prendre plus de contrôle sur nos richesses et faire émerger une meilleure pratique de gestion des ressources publiques. Ce n’est pas dans la politique politicienne ou dans les invectives de part et d’autre qu’on tirera profit de cette affaire pour relever nos têtes et faire reculer la pauvreté dans notre pays et garantir l’émergence économique seules garanties de d’une paix sociale durable. Ce n’est certainement pas en essayant de démentir des rapports de la Banque mondiale ou en diabolisant des médias très respectés, ou encore en utilisant la justice et la police comme épouvantes pour faire peur aux alerteurs patriotes et médias libres qu’on y parviendra.

Dr. Abdourahmane Ba

Démystifier les postes de nomination au Sénégal

Malgré l’argumentaire avancé relatif au poids de puissants lobbys qui auraient empêché le ministre Nicholas Hulot à mener des actions fortes qui auraient permis à la France et à l’Europe de changer positivement leur rapport à l’environnement pour une écologie globale plus durable, force est de reconnaître que le tour de greffage par son insertion dans le gouvernement d’Edouard Philippe n’a pu résister au temps du management public et de ses réalités en France. Le modèle de management publique adopté par la France et copié par ses anciennes colonies francophones dont notre pays le Sénégal, ne favorise pas, pour la plupart du temps, l’insertion réussie dans les gouvernements et autres postes de directions nationales des « technocrates experts » qui ont l’habitude d’évoluer dans les organisations internationales ou dans le secteur privé national ou international. L’expérience de Tidiane Thiam (actuel Directeur général du Crédit suisse), dans la dernière partie de la décennie 90 en Côte d’Ivoire, en est un parfait exemple. La courte expérience de Makhtar Diop (actuel Vice-président de la Banque mondiale) dans le gouvernement de Moustapha Niasse sous le président Abdoulaye Wade au début des années 2000, en est une autre illustration pertinente. L’analyse du cas du Sénégal montre clairement que le greffage des « technocrates experts »
internationaux ou du secteur privé dans les gouvernements successifs, à quelques exceptions près, n’a jamais fonctionné comme l’auraient souhaité les présidents qui se sont succédé au pouvoir. Cela est liée d’une part au manque de performance du système de management publique en place dans les pays francophones en général, et d’autre part au manque de préparation de ces « technocrates experts » face à des procédures particulièrement rigides et difficiles à changer ou améliorer pour une meilleure performance publique. Or la France qui est aujourd’hui devenu un partenaire technique, financier et économique, et ses anciennes colonies, considèrent l’idée de management publique telle que confinée dans son sens le plus strict et bureaucratique, notamment que « Le management n’est pas une technique neutre mais une activité indissolublement liée à la politique » au sens de Pollitt et Bouckaert. Ou bien que « Le management entraîne les individus selon la logique des quatre fonctions qui jadis résumaient la tâche militaire : organiser, coordonner, commander, contrôler » selon Dominium Mundi, ou encore que « le management public désigne l’activité d’un dirigeant, à quelque niveau qu’il se situe, chargé d’encadrer et
de diriger plusieurs salariés » selon la définition de « Alternatives économiques ». L’avortement répétitif de cette tentative d’insertion de technocrates issues du privé et des organisations internationales dans le gouvernement n’est plus à démontré. Au Sénégal, la dernière en date est l’expérience gouvernementale de Dr. Abdoulaye Seck au ministère de l’agriculture. Ce brillant chercheur qui a fait ses preuves dans les organisations internationales, et qui a poussé le gouvernement dès son entrée en fonction en 2013 à lancer son ambitieux « programme d’autosuffisance en riz en 2017 » n’a pu atteindre ses objectifs à cause de plusieurs facteurs parmi lesquels la lourdeur administrative et le manque de coordination entre une approche nouvelle qu’il voulait instituer et le niveau de capacités des directions de l’agriculture en place. Au finish, même pas un seul gramme de plus n’a été augmenté sur lerendement du riz et le Sénégal n’est pas autosuffisant en riz malgré la communication à outrance sur des chiffres douteux de production et de rendement agricoles. Le cas de Youssou Ndour aussi mérite de s’arrêter. Il n’a pas beaucoup duré dans le premier gouvernement du Président Macky Sall comme Ministre de la culture, car formaté dans le secteur privé et figure de proue dans le secteur des médias et de la communication. Il n’a pu survivre malgré qu’il soit une star culturelle mondiale. Aussi, cette tentative d’insertion des technocrates issus des organisations internationales et du secteur
privé comme des ministres dans le gouvernement ouvre la porte grande à ce que j’appelle « la surenchère du poste ministériel » qui devra être mieux creusée par les spécialistes en science politique. En effet, les experts internationaux et du privé qui ont généralement beaucoup de moyens vers leur retraite, utilisent souvent ce butin de guerre pour soit s’ériger en candidats à des élections ou impressionner le camp du pouvoir lors des élections, avec pour seul but d’atterrir à un poste de responsabilité au pays. N’eut été la loi controversée sur les parrainages lors des dernières élections présidentielles, on en aurait compté des dizaines de ces candidatures à la présidentielle. Les élections présidentielles de 2019 ont vu beaucoup de ces technocrates déferler avec des mouvements ou comités
de soutien en injectant des ressources immenses dans les élections pour attirer l’attention sur eux et probablement gagner un poste juteux après les élections. Cette irruption de l’argent et de comités de soutien innombrables dans les élections contribue grandement à fausser le jeu démocratique notamment qui demande un rôle plus important des partis politiques et leurs instances, ainsi qu’une société civile plus indépendante vis-à-vis de l’exécutif. D’autres technocrates et experts ont préféré rester dans le secteur privé même s’ils peuvent être utilisés comme des conseillers ponctuels pour faire avancer le pays. J’en citerai Sérigne Mboup, brillant manager dans le secteur privé au Sénégal, grand investisseur et président de la chambre de commerce de Kaolack, qui malgré son potentiel politique est résolument resté dans son secteur. Sa contribution est immense dans la mobilisation des investissements et le développement du secteur privé national pour une participation domestique plus significative à la mise en œuvre du Plan Sénégal Emergent (PSE). Un autre exemple est le cas de Cheikh Yerim Seck. Cet expert du développement qui a travaillé dans des institutions internationales dans la sous-région, avant de devenir brillant journaliste à Jeune Afrique, avait un potentiel énorme pour devenir ministre de la communication sous le régime du Président Abdoulaye Wade, mais avait préféré investir dans le secteur privé et créer des centaines d’emplois dans des niches comme les médias et la culture. Le cas de Madiambal Diagne est aussi à méditer. Malgré sa connivence avec le pouvoir, il a toujours adopté une position de journaliste chevronné qui continue de faire des analyses pertinentes sur l’actualité politique du pays. Momar Diongue peut aussi être cité ici comme excellent expert dans le secteur des médias et de la communication, mais qui a préféré rester journaliste exceptionnel au Sénégal évoluant dans le secteur privé. J’ai pris ces exemples parce que ces personnalités sont en vue dans le pays. Il y a des milliers d’autres exemples qui pourraient certainement être cités. Alors, que faire pour mieux utiliser les ressources humaines disponibles à tous les niveaux sans une inflation politicienne dans les nominations et une perversion du jeu démocratique ? Les postes au gouvernement ou les autres postes de nomination ne sont pas les seules places où on
peut servir son pays. Il faudrait qu’on avance vers la démystification des postes de ministre et autres nominations dans des directions au Sénégal. Tout le monde ne peut pas être ministre ou directeur général. A chaque fois qu’un Directeur général ou un ministre est démis, il se met à remobiliser ses troupes pour menacer ou impressionner ceux qui nomment et dénomment. A chaque fois qu’on nomme un nouveau ministre ou directeur, au lieu de travailler, c’est plutôt la bamboula, les célébrations, les meetings de remerciements, les fêtes dans leur localité pour célébrer la nouvelle manne et remercier les parents, Dieu, le Président, les amis et les supporters. Il faut qu’on s’émancipe de cette mentalité au Sénégal pour un management public et une gouvernance des ressources plus crédibles. Une option serait de laisser les experts internationaux et les technocrates du secteur privé à leur place et les utiliser dans un « roster » avec possibilité de les mobiliser ponctuellement (maximum trois à six mois) de quelques bords qu’ils soient, en accord avec leurs organisations pour régler des problèmes précis et retourner à leur place quand ils auront fini leur travail. Il faut plus aller vers la mise en place de « think tank » ou des comités techniques d’experts sur des sujets prioritaires précis ou pour démarrer et lancer de grands programmes phares. Une ligne de financement pourrait ainsi être dégagée pour cela à chaque fois que besoin sera. Cela donnerait la possibilité d’avoir à disposition une mine d’expertise sans être obligé de les insérer dans des postes de nomination. Cette pratique qui se fait dan anglophones en Afrique a fini de montrer des résultats très positifs dans le management public. Les postes de nomination seraient ainsi réservés en priorité aux hommes et femmes politiques et les fonctionnaires de haut niveau les plus brillants qui connaissent très bien leur secteur, et cela en assurant en même temps une dépolitisation de l’administration publique qui sera ainsi plus patriotique. Ainsi, seul quelques postes stratégiques très sélectifs tournés vers l’extérieur et des secteurs de pointe nécessiteraient le recours à des technocrates de l’international et du secteur privé pour des nominations.
Dr. Abdourahmane Ba

Le «fast-track» ou réaliser le PSE dans l’informel, les confusions sémantiques (Dr. Abdourahmane Ba)

Dans l’allure de composition et recomposition gouvernementales faisant suite à l’élection présidentielle et la confirmation d’un second mandat pour le Président Macky Sall, certaines autorités haut-placées ont fait état de « Fast-track » comme option stratégique de mise en œuvre du Plan Sénégal Emergent (PSE) dans les cinq années à venir. Nous comprenons bien que l’idée est d’accélérer la mise en œuvre, ou la cadence des reformes et des programmes dans la phase 2 du PSE pour plus de performance dans l’atteinte des objectifs. Cependant, le « Fast-track » n’est pas le concept approprié pour cela, malheureusement. Dans notre pays, on aime souvent utiliser des concepts importés, taillés sur mesure pour impressionner la population et faire semblant de travailler pour faire avancer les choses.

Tout le monde connaît le concept de « Fast-food » qui s’est définitivement installé dans nos mœurs alimentaires suite à l’avancée rapide de la pauvreté surtout dans les zones péri-urbaines, les banlieues. Du point de vue sémantique, le « Fast-track » dans le management du développement n’est pas une option désirable en temps normal. Etymologiquement, dans notre métier de management, le mot Fast-track en stratégie signifie globalement « commencer l’exécution d’une action ou d’un programme alors que la conception n’est pas encore achevée du fait du manque de temps ou des ressources nécessaires. » Le concept de Fast-track a été introduit surtout dans les programmes d’urgence suite à des calamites, lorsque les besoins et les souffrances causées par les crises ne peuvent souffrir de temps de conception et menacent la résilience des populations : on est pressé d’agir pour sauver des vies dans ces cas. Le Fast-track peut aussi signifier le démarrage de la construction d’un immeuble ou autre chose par les composants de base en attendant la fin du travail de l’architecte ou du génie concepteur tout en sachant globalement l’idée de ce que l’on veut faire.

On a eu des exemples de Fast-track dans l’histoire de la gestion des programmes publics au Sénégal. Dans les années 80 du fait de l’explosion démographique des populations d’élèves dans les écoles et collèges avec un nombre limité d’enseignants bien formés, bien conçus à l’Ecole normale supérieure, le Ministre de l’Education de l’époque avait fait recours au Fast-track dans la formation des enseignants plus connus plus tard sous le sobriquet « Ails de Dindes » dans le système éducatif Sénégalais, qui signifie moins de qualité et de rigueur. Fast-track, Fast-Food, ou Fast-talk (parler sans conviction pour convaincre) renvoient tous à l’idée de l’impréparation et de l’improvisation pour gagner du temps ou faire face au manque de ressources. Cela dénote de l’informel dans l’action et le manque de maitrise de ce que l’on veut faire.

Les reformes dont nous avons besoin au Sénégal demandent d’avancer avec des pas mesurés surtout pas dans la précipitation ou dans la « Fast-policy-making ». Construisons des choses solides et durables. N’utilisons le Fast-track que quand c’est nécessaire surtout dans les politiques sociales, les politiques d’aides d’urgence, etc. Pour le reste, adoptons le « evidence-based decision-making » et le « measured-risk-taking » plutôt que le Fast-track. Nous avons même entendu une autorité politique utiliser le concept de Fast-track-management. Ce qui n’existe pas. Le « Fast-track management and organizational behavior » plutôt, renvoie à l’idée de former très vite, dans le tas, des Managers pour contrôler les opérations en l’absence de leaders avérés et expérimentés pour sauver les organisations en périls.

Maintenant que le Gouvernement est composé et que les rôles sont définis, je pense qu’on doit sonner la fin de la recréation, mettre fin à la guerre des concepts et convoquer les acteurs au travail car le chemin à courir est encore long, le manque d’infrastructures criard, le chômage des jeunes est immense, et les reformes nécessitent du courage et surtout de l’expertise, sans compter la nécessite de l’adhésion et du support des populations qui en sont les bénéficiaires ultimes. La politique politicienne et la guerre des concepts ne peuvent développer un pays.

Dr. Abdourahmane BA

Citoyen Sénégalais, libre penseur

Donnons place à l’éducation dans les politiques

Lorsque j’ai visité récemment la Somalie de l’hinterland aux bordures de la mer rouge et celles de l’océan indien, j’ai pu réaliser encore combien l’engagement dans l’éducation pour tous est important. Dans ce pays où l’insécurité est maitresse avec la présence de forces antagonistes de tous genres met en péril la démocratie, la bonne gouvernance, la liberté et le bienêtre tout court de tout un peuple, l’éducation est au cœur des stratégies de résilience et de stabilisation. J’étais particulièrement intéressé par les écoles de base mobiles qui suivent les populations pastorales perdues dans les méandres de cette violence multivariée. En plus de l’engagement des partenaires, j’ai été en premier frappé par l’engagement des parents d’élève pour le maintien des classes mobiles, et pour la protection du matériel scolaire comprenant livres de lecture et autres documents didactiques, lorsqu’il est déplacé sur le dos tantôt de chameau, tantôt d’âne. Sous un soleil qui distribuait des rayons produisant une canicule extrême, et caressaient l’ombre rare avec plus de 48 degrés, l’instituteur se battait, aux temps de pause, pour réunir les enfants filles et garçons dans la classe mobile, et distribuer affablement les connaissances du jour avant que le troupeau ne reparte vers des pâturages lointains.

Cette image m’a montré, encore si j’en avais besoin, la chance que nous avons dans notre pays, le Sénégal, d’avoir eu des gouvernements qui, successivement, ont pratiquement assuré la paix sociale et l’éducation pour tous, quelles qu’ont pu être les difficultés, face aux restrictions budgétaires successives, de création d’emplois ainsi d’insertion des jeunes, ou de valorisation de la fonction de l’enseignant. Un Président toujours en fonction rappelait récemment dans son livre, « Le Sénégal au cœur », comment l’éducation par l’école a pu le propulser là où il se trouve malgré qu’il soit issu d’une famille financièrement modeste quoique guerrière par les origines. Un de ses opposants les plus farouches, dont il a évoqué, dans son livre, des faits attestant de son caractère autoritaire, avait, au détour d’une interview, décrit combien l’éducation par l’école lui a été essentielle. Il avait surtout décrit comment ses parents, avec des moyens financiers limités, avaient pu, malgré tout, sécuriser ses frais de scolarité pour une éducation de qualité qui l’a propulsé au-devant de la scène politique du pays. Un nouvel opposant, jeune espoir, dont le Président a récemment pointé l’outrecuidance dans ses affirmations sur des sujets « non maitrisés », a aussi évoqué dans un livre « Solution », combien sa performance à travers une très bonne éducation dans une école démocratique sénégalaise, a pu le sauver d’une machine dictatoriale lorsqu’il a affirmé son ambition politique.

J’ai simplement voulu prendre ces exemples sur des personnalités connues, j’avoue qu’il y en a des milliers au Sénégal que l’école formelle française, l’école arabe ou coranique, ou d’autres écoles de la société, ont pu imprimer une trajectoire appréciable dans leur vie et destin. Je fais l’économie de ma propre expérience qui, quoique intéressante, est presque insignifiante pour la majorité des lecteurs. L’éducation est essentielle, de parce qu’elle détermine l’avenir d’un pays dans ce monde globalisé. Elle façonne le caractère et formate les citoyens face aux progrès scientifiques et les défis du développement. Nous avons certes enregistré des résultats importants dans l’éducation au Sénégal, en atteste la qualité de nos ressources humaines, mais nous devons redoubler nos efforts.

Le Professeur Souleymane Bachir Diagne disait récemment dans son discours du haut de la tribune du Partenariat mondial pour l’éducation : « l’éducation n’est pas seulement l’affaire des spécialistes, c’est l’affaire de tous. » (Diagne, 2018). Elle est surtout l’affaire des politiques qui déterminent les stratégies et programmes, et les mettent en œuvre avec des acteurs variés, mais aussi des populations qui en bénéficient, les électeurs, individuellement ou à travers d’organisations qui travaillent dans le secteur de l’éducation aux niveau national, régional, départemental et local.

Je voulais inviter tous ceux qui veulent briguer les suffrages des sénégalais lors des élections présidentielles de février 2019, à nous dire clairement quelles sont les politiques et programmes qu’ils vont définir et mettre en œuvre pour assurer une bonne éducation à tous les sénégalais, qui débouche surtout sur l’emploi et l’insertion, leur donnant ainsi leur chance et leur place dans leur pays. Comment ils vont assurer que l’éducation ne sera pas reléguée au second plan dans cette course effrénée aux infrastructures et à l’exploitation du pétrole, du gaz et d’autres ressources. Etant entendu que la place qui sera donnée à l’éducation dans les politiques au Sénégal post février 2019 déterminera en grande partie notre capacite de sortir du sous-développement les prochaines années, définira quel type de citoyenneté nous voulons construire, et clarifiera le type de développement que nous voulons, qui ne se mesurera pas uniquement par les « taux de croissance », mais par notre capacite à réduire les manques de liberté qui nous assaillent : « la pauvreté ainsi que la tyrannie, les faibles opportunités économiques ainsi que le dénuement social systématique, la négligence des équipements publics ainsi que l’intolérance ou la suractivité des États répressifs. » (Sen, 1997).

Dr. Abdourahmane BA

rahurahan@gamail.com

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